Profession : fixeur

Ils sont les « anges-gardiens des reporters ». Ils traduisent, ils mettent en contact, ils obtiennent des laissez-passer, ils négocient les bakchichs… Ces guides-interprètes, souvent journalistes eux-mêmes, sont plus qu’un soutien logistique aux journalistes étrangers. Ils sont reporters de l’ombre, à la fois anonymes et indispensables au métier de reporter de guerre.

Vendredi 28 janvier 2011, « Jour de la colère ». L’Égypte, dirigée d’une main de fer depuis quasiment trente ans par Hosni Moubarak, est en ébullition. Les manifestations essaiment dans tout le pays, d’Alexandrie à Ismaïlia, du Caire à Suez. Dix jours plus tôt, le dictateur tunisien Zine El Abidine Ben Ali tombait d’un trône présidentiel qu’il avait conservé depuis 23 ans. Sa chute amorcera le fameux Printemps arabe, ensemble de contestations populaires qui auront d’innombrables conséquences en Tunisie, en Égypte, au Yémen, en Libye, au Maroc, en Jordanie, au Bahreïn et en Syrie. À cette époque, le monde entier se passionne pour ces révoltes, et les journalistes affluent de partout.

En ce « Jour de la colère », trois d’entre eux décident d’aller prendre la température d’un marché populaire, dans la banlieue du Caire. Ils sont Français, travaillent pour BFM TV et RMC, et sont accompagnés du journaliste égyptien Ayman Sabet.

Ayman est leur boussole, leur interprète, celui qui arrange les entrevues, convainc les autorités, obtient les laissez-passer. Celui qui « fixe » les rendez-vous et veille à la sécurité des journalistes étrangers, c’est lui. C’est le fixeur.

En ce vendredi 28 janvier, malgré les basses températures de saison, l’atmosphère est irrespirable. Le peuple, excédé par la misère économique, la corruption et l’oppression policière (le pays est en état d’urgence depuis plus de quarante ans), commence à lever la tête, hausser la voix et serrer le poing.

Dans ce petit marché de banlieue du Caire, la vue de ces trois Occidentaux journalistes suscite la colère de la foule : « fauteurs de troubles ! Espions ! » Ayman s’en aperçoit. Il comprend qu’il faut partir, le plus vite possible. Il cherche des yeux le chauffeur de l’équipe. Ce dernier s’est enfui. Ayman se retourne : où sont passés ses Français ? Disparus. Alors, la foule perd la raison, empoigne le jeune journaliste, le secoue, lui déchire sa chemise, le jette au sol. Sans l’intervention de l’armée, Ayman Sabet et ses trois journalistes se faisaient lyncher publiquement. L’un d’entre eux s’est fait poignarder à la cuisse.

Si l’armée a sauvé les quatre hommes de la bastonnade, elle en a profité pour les interroger et les ficher. Cette journée du 28 janvier, deux semaines avant la chute d’Hosni Moubarak, va précipiter le départ d’Ayman Sabet. Il s’envolera quelques mois plus tard pour le Canada, mettant fin à ses activités de journaliste et de fixeur.

Ayman Sabet a fui l’Égypte en 2011. Il vit depuis à Montréal.

Sept ans plus tard, dans un salon de thé cossu du centre-ville de Montréal, Ayman se souvient. C’est autour d’un café « sâda » (noir, sans sucre) que l’ancien journaliste-fixeur raconte à Tremplin cette journée historique, où lui et ses confrères ont frôlé la mort.

Il regrette encore d’avoir emmené ses trois Français dans cette zone propice aux dérapages : « la prudence est l’une des qualités requises chez le fixeur. On est là pour sentir le danger ». Le danger : voilà le mot qui vient à l’esprit lorsqu’on pense à ces « anges gardiens des reporters ». Sans protection, sans garanties, sans assurances, ils courent contre la montre, à la poursuite des événements et des témoignages. Grassement payés, les fixeurs sont souvent indispensables aux journalistes internationaux, qui, dès leur arrivée, doivent couvrir des événements exceptionnels, le plus vite possible, dans des conditions souvent hors du commun. En 2017, l’ONG Reporters sans Frontières s’inquiétait de la situation des fixeurs dans le monde, et préconisait une réflexion « afin de mieux protéger ces reporters de l’ombre ».

Ayman se souvient. En 2009, il couvre en tant que fixeur l’opération « plomb durci », ou « guerre de Gaza » en Occident. Les journalistes français qu’il accompagne portent des casques et des gilets pare-balles, pas lui. « Ça fait partie du job », commente-t-il, placide. Pour lui, être fixeur, c’était être journaliste par procuration. Et aussi une aubaine financière : « lors du Printemps arabe, je gagnais 250 euros par jour, soit plus qu’un mois de salaire en tant que journaliste pour mon agence de presse égyptienne ».

Parfaitement francophone, rompu aux méthodes journalistiques et doté d’un carnet d’adresses bien garni, Ayman était le fixeur idéal. Il a travaillé comme un fou de 2008 à 2011, cumulant son job de journaliste et sa fonction de fixeur, parfois à la limite du raisonnable : « l’appât du gain nous a fait faire des folies. J’ai perdu des collègues. Mais on était très bien payés, on faisait ce qu’on aimait et on apprenait beaucoup aux contacts de certains journalistes occidentaux ». Regretterait-il ce métier d’action ? Ayman esquive la question et corrige : « ce n’est pas un métier en tant que tel. Le fixeur est dépendant de l’actualité. Pas d’actu : pas de travail. Cette situation était trop instable pour moi et ma famille ».

Un vrai métier ?

Le statut du fixeur donne matière à débat dans la sphère journalistique. Cette activité assez méconnue pose parfois des problèmes de morale. C’est en tout cas l’avis de Michèle Ouimet, reportrice à La Presse durant 29 ans. Elle a couvert le Rwanda, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, Haïti, le Japon pendant le tsunami, l’Égypte pendant la révolution, la guerre en Syrie… Et a collaboré avec d’innombrables fixeurs. Nous la rencontrons dans un café du 10e arrondissement de Paris. « Il m’est déjà arrivé de payer des gilets pare-balles à mes fixeurs. Si c’est un métier en tant que tel ? Complètement. Sans fixeurs, les reporters de guerre ne seraient rien ». Elle déplore le manque de visibilité de ce métier de l’ombre. « Il faut être honnête avec le lecteur. On devrait toujours créditer le fixeur dans les articles ». Ce qui n’est presque jamais le cas.

Michèle est l’une des rares journalistes à avoir écrit à leur sujet, notamment avec l’hommage poignant qu’elle livrait à Jawed Ahmad, alias Jojo, un de ses fixeurs décédés en 2009 en Afghanistan. C’est également dans les pages de La Presse qu’elle donnait l’exemple d’un bon fixeur, au travers d’une aventure vécue dans une prison afghane.

Michèle Ouimet a couvert de nombreux conflits durant ses 29 ans de carrière. Crédits : Archives La Presse

Pour elle comme pour Ayman, un bon fixeur se distingue par trois qualités : la maîtrise de la langue (et la capacité d’interprétation qui en découle), la prudence et l’épaisseur du carnet d’adresses. D’ailleurs, les bons fixeurs se refilent entre journalistes. Michèle nous en dresse le portrait : « le fixeur idéal, c’est un journaliste local. Il doit être débrouillard, ponctuel, rapide, courageux, mais pas pour autant intrépide ; il faut qu’il soit capable de bien évaluer les dangers ; enfin, il doit nous aider à décoder les mœurs et éviter les impairs culturels. En Afghanistan, j’ai plusieurs fois bossé avec un excellent fixeur : Akbar. Il était branché partout : chez les talibans, les politiciens… Parfois, il me disait « enlève ta burqa », ou alors « marche en arrière de moi sinon tu fais trop occidentale », etc. En bref, il m’aidait à comprendre ».

Au-delà de la complicité professionnelle, le danger nécessite une relation de confiance mutuelle. Pour la reportrice, ça n’a jamais été un problème, puisque le fixeur a lui aussi intérêt à ce que ça se passe bien. « Si on se fait capturer, les kidnappeurs en général égorgent les fixeurs, et les journalistes sont gardés dans des caves avec un bandeau sur les yeux pendant des mois. Donc il y a vite un esprit d’équipe. Travailler ensemble, ça crée des liens ».

Des liens qui se transforment parfois en amitié. De cette double entrevue croisée entre Michèle et Ayman , entre la journaliste et le fixeur, un mot à retenir : le respect. Un respect mutuel entre celui qui arrive et celui qui est déjà là, entre celui qui raconte et celui qui traduit, entre celui qui s’en va et celui qui reste. Des motivations certes parfois différentes, mais la même mission sacrée : informer.

Pauline Bezzina, Gabriel Bertrand

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