De l’écume aux dunes, des dunes à l’écume

Chaque année, entre novembre et mars, les tortues se pressent sur les plages du récif de Ningaloo, à l’extrême nord du Western Australia, pour pondre leurs œufs. Classée au patrimoine mondial de l’humanité, la côte de Corail et ses lagons d’eau turquoise abritent un véritable paradis aquatique. La ponte des tortues marines est un spectacle étrange qui se déroule au coucher du soleil, entre chien et loup ; neuf semaines plus tard, les œufs éclosent…

Il fait presque noir. Le crépuscule, couleur marine et orangée, lutte l’espace d’un instant. L’eau translucide du matin se mue en une masse sombre cauchemardesque. En scrutant l’horizon, votre imagination insatiable rejoue malgré elle la scène d’ouverture des Dents de la mer : l’intrépide  victime goûte aux joies de son dernier bain de minuit avant d’être happée par la créature des profondeurs… Les vagues se transforment en rouleaux invisibles, la nuit s’écroule sur la plage. Seul le bruit des flots demeure, avec comme fond un ciel serti d’étoiles.

A la nuit tombée, des observatoires invitent les touristes à venir assister à la ponte des tortues, animal timide qu’il est rare de croiser hors de l’eau. L’observatoire – The Jurrabi Turtle Center –, lieu réputé pour observer la gestation de ces grands reptiles à carapace, se situe à 15 kilomètres à l’Est d’Exmouth. La discrète station balnéaire, sur par l’Océan Indien, ravit les plongeurs avec ses baies paradisiaques, ses prairies de coraux et sa myriade d’animaux marins. Mais si le lieu est prisé par les Australiens en quête de vacances, il est aussi affectionné par les tortues vertes et caouannes qui s’y rendent chaque année par centaines pour pondre leurs œufs. De jour, il n’est pas rare d’apercevoir la tête des reptiles jaillir hors de l’eau puis replonger furtivement.

Une ponte harassante sous infrarouge

Il est bientôt huit heures du soir et les touristes venus au rendez-vous commencent à s’impatienter. Cela fait maintenant plus de 45 minutes que la petite foule s’est dispersée : aucune tortue en vue. Chacun guette comme il peut. Des astucieux éclairent le sable avec une lampe à infrarouge, la seule lumière que l’on peut braquer sur l’animal sans le stresser. Au loin, une famille fait signe de venir. La plage accourt, portable à la main, prêt à dégainer. Il fait déjà très sombre et les flashs sont proscrits. Malgré les ordres dûment expliqués par des schémas à l’entrée, les spectateurs franchiront les limites du périmètre de sécurité. Lors de la ponte, il est déconseillé de s’approcher à plus deux mètres de l’animal, au risque de le perturber.

La tortue a rejoint le rivage et s’est hissée jusqu’au flanc d’une colline. Le dos à la plage, à l’aide de ses pattes arrières, le reptile a creusé une cavité d’environ quinze centimètres. Les marques de son passage imprégnées dans le sol ressemblent à celles d’un pneu automobile. Au bout de 45 minutes,  l’animal est épuisé. Une larme se dessine au coin de ses yeux : conscience d’abandon, réelle souffrance ? La tortue mère recouvre sa portée à grands coups de nageoires avant et aplatit les lieux, afin de camoufler le nid des prédateurs. Ce travail achevé, l’animal pataud puise dans ses dernières forces pour regagner les vagues. Les tortues caouannes commencent à s’accoupler entre 17 et 33 ans, et déposent en moyenne 120 œufs dans leur nid tous les trois ans. À cette époque de l’année, la ponte n’est pas le seul événement qui fait renouer les habitants avec la nature. Soixante jours après la ponte vient l’éclosion.

Une chance sur mille

Nous suivons des locaux arpentant la plage à la recherche de traces laissées par des bébés tortues, indices qui mèneraient jusqu’aux nids. Les voilà qui creusent des trous d’une vingtaine de centimètres à proximité des bosquets : les reptiles dissimulent leur nid à l’abri des dangers. En quelques secondes, des têtes et des nageoires minuscules surgissent soudainement et se précipitent hors du sable. Sous nos yeux, quatre tortues brisent leurs coquilles pour entamer une course effrénée en direction de l’océan, où ses multiples périls rendent leur espérance de vie incertaine. L’une des tortues se trompe de chemin et part en direction des dunes : un crabe aura raison d’elle. Les trois autres, guidées par le champ magnétique terrestre et leurs boussoles internes, rampent pour parcourir la distance qui les séparent de l’océan. Mais la bataille est loin d’être terminée et la menace plane : des mouettes ont assisté à la scène et attendent le moment fatidique pour se précipiter sur les tortues vulnérables. Parmi les trois survivantes, un seul reptile atteindra les vagues… Cette tortue n’a qu’une chance sur mille d’atteindre l’âge adulte. Face à cette illustration féroce de la séléction naturelle, on regarde cette petite tortue disparaître sous l’écume, prendre son envol et ainsi s’exposer à mille autres dangers ; et on songe à la brièveté de l’existence face à une nature aussi impitoyable.

Textes et photos : Pierre GAUTRAND

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