Comme un poison dans l’eau

Les études alarmantes menées sur le blanchiment des coraux, la fonte des glaces ou encore les espèces marines en voie de disparition soulèvent un fléau qui ne cesse de prendre de l’ampleur : celui de la pollution plastique. Chaque année, 8 millions de tonnes de plastique envahissent nos océans. Surnommé le “septième continent”, le vortex de déchets situé dans l’océan Pacifique, à mi-chemin entre Hawaï et la Californie, s’agrandit de jour en jour. Face à cette menace, des ingénieurs s’engagent dans des missions pour remonter à la source du problème. 

La préservation des océans incarne l’un des plus grands défis du 21e siècle. La prolifération du plastique est une problématique à double facette : l’une doit se concentrer sur la manière de collecter le plastique déjà présent dans les océans, tandis que l’autre doit essayer d’en prévenir l’entrée. La solution la plus pertinente serait de stopper la pollution à sa source avant qu’elle n’atteigne les océans.

Si la tache semble colossale et sans fin, de récentes études ont démontré deux faits encourageants qui facilitent la traçabilité des déchets. L’émanation de plastique se concentrerait dans des zones bien précises du globe tandis que les emballages, produits manufacturés par l’homme, en constitueraient l’essentiel.

« Aujourd’hui, 90 % du plastique qui pénètre dans nos océans ne provient que de 10 rivières dans le monde, seulement 10 ! explique Ludovic Grosjean, ingénieur et océanographe basé à Melbourne. Les avancées pourraient prendre une tout autre tournure si nous concentrions nos efforts sur ces dix cours d’eau situés principalement en Asie et en Afrique. » L’étude publiée par la fondation Hollandaise Ocean Cleanup indique que le Gange en Inde, le Nil en Égypte, le Yang Tse en Chine et le Ci Liwung à Jakarta font partie de ces rivières particulièrement polluées.

Membre de l’organisation Rotary, Ludovic fait partie des 6 rotariens en action récompensés aux Nations Unies pour leurs efforts déployés dans le nettoyage du paysage marin. Le Français a lancé en 2017 sa propre compagnie d’ingénieur-conseil, OceanX Group.

« Au sein de notre programme, nous utilisons des pièges de plastique flottants qui dérivent sur les rivières pour capturer les déchets avant qu’ils ne rencontrent l’océan. Pour les vastes étendues, des drones de surfaces, assimilables à de mini-bateaux, sont propulsés dans les ports et marinas. Plus loin, d’autres drones survolent le large pendant que des véhicules autonomes sous-marins s’occupent des zones profondes. Sur terre, des robots arpentent les plages ».

Une fois que l’on conjugue les forces navales de différents véhicules autonomes, la dépollution des environnements les plus rudes peut s’amorcer à grande échelle. Mais identifier la source et le type de pollution reste crucial pour l’ingénieur.

« J’invite les citoyens à taguer sur les réseaux sociaux des photos révélatrices de la pollution de l’eau. Nous pouvons à notre tour identifier les types de déchets. Grâce aux avancées actuelles de l’intelligence artificielle, on crée un algorithme pour que les machines puissent être capables de distinguer une bouteille d’un sac en plastique. On essaie d’estimer le nombre de morceaux de plastique qui dérivent sur les cours d’eau. Le but est de savoir d’où vient le plastique pour endiguer sa source de diffusion localement. Chercher la source de pollution est le meilleur moyen de l’éliminer ».

Aujourd’hui, 90 % du plastique produit à travers le monde n’est pas recyclé. Le plastique est littéralement partout autour de nous, et pas seulement dans les emballages. Le textile, les pneus en caoutchouc et la pollution urbaine constituent eux aussi la première source de microplastique dans nos océans. « Peu de déchets sont incinérés et la majorité est enterrée. Les déchets finissent par refaire surface un jour ou l’autre » signale le français. « Les chaînes de distribution devraient reconsidérer la durée vie d’un produit plastique en incorporant un cycle “d’après vie”. »

L’océanologue, qui se tient du côté des partisans de la pollution zéro, nous explique que la contamination des eaux dans les pays en voie de développement est le résultat d’un manque latent d’options de recyclage. « Certains pays n’ont pas accès à des décharges ou à des incinérateurs. Ils n’ont pas d’autres choix que d’abandonner des déchets directement dans les rivières. En Afrique et en Indonésie, l’eau est purificatrice et il est normal de se débarrasser des déchets par les voies fluviales. L’eau lave des maladies et emporte au loin les problèmes. »

Le récent court métrage « Hybrids » alerte sur les conséquences – pas si lointaines – de la pollution sur la biodiversité marine. Le mini film, nommé aux Oscars, livre un portrait inquiétant d’un grand bleu peuplé par des créatures « mi-déchets mi-animaux », contraintes à s’adapter à la pollution environnante.

En dépit des initiatives culturelles prises pour sensibiliser le grand public, la pollution des océans demeure un problème abstrait et lointain pour les populations urbaines. “Le désastre qui est en train de se produire reste hors de la vue d’une grande partie d’entre nous. Beaucoup de gens ne réalisent pas, assure Ludovic. On pense que les habitants de l’île de Pâques ont décimé beaucoup trop d’arbres avant de réaliser qu’ils avaient scellé leur destin et contribué à leur propre extinction ! Les conséquences ne vont pas se ressentir immédiatement ».

Rappelons que le plastique est le déchet le plus populaire, mais est loin d’être le seul. La matière est classée parmi 16 autres catégories, dont l’huile et le plomb. Encore plus alarmant, et selon un rapport de l’ONU, si l’on ne prend aucune mesure immédiate, il y aura plus de plastique que de poissons dans nos océans d’ici 2050…

Pierre Gautrand

Illustration de l’artiste John Larigakis, plastic wave. http://www.larigakis.com/

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