Voleurs de vannes

Les récentes dénonciations de la chaîne anonyme CopyComic dévoilent une pratique courante dans le stand-up en France : le plagiat. Elles mettent en lumière le vol de vannes, voire de passages entiers par des gros noms de l’humour : dernièrement, on a découvert que Gad Elmaleh s’était plus qu’inspiré d’autres humoristes français, américains et québécois. Comment se prémunir du vol de blagues ? Quels sont les recours juridiques ? À quel point est-ce condamnable ?

Il y a un an et demi, une mystérieuse chaîne Youtube dévoilait ses deux premières vidéos, et s’attaquait ainsi à sa première cible : Tomer Sisley, humoriste français plus célèbre pour son interprétation du personnage Largo Winch que pour ses spectacles. Depuis, les têtes d’affiche de l’humour français tombent en rafale : Michel Leeb, Roland Magdane, Michael Youn, Malik Bentalha, Mathieu Madénian, et donc en dernier lieu le pape de l’humour en France : Gad Elmaleh. La recette, fruit d’un long et fastidieux travail de visionnage, de traduction et de montage, provoque un constat flagrant : il permet de comparer les similitudes entre spectacles, dates à l’appui.

CopyComic – Mix

Les preuves sont accablantes et la chaîne prend de l’ampleur. La première vidéo sur Gad Elmaleh, publiée le 28 janvier dernier, cumule un million de vues et de nombreux commentaires indignés. Elle a ses conséquences : une salle à Montréal vient de retirer l’humoriste français de sa liste d’invités. En France, les médias se sont emparés de l’affaire et ont fait réagir les humoristes, parfois même les principaux concernés.

De nombreux reportages ont cherché à dévoiler la véritable identité du youtubeur de la chaîne CopyComic. Un co-auteur de l’ombre ? Un humoriste frustré ? Un ancien du milieu, banni et décidé à dévoiler un secret inconnu du grand public ? Ce lanceur d’alerte brise en tout cas un tabou bien réel dans le milieu confiné de l’humour. Depuis ces révélations, les allusions d’une pratique répandue pleuvent çà et là, mises en lumière par CopyComic lui-même, via un montage dont il semble maîtriser les rouages.

Ces pratiques douteuses existent depuis un certain temps, peut-être même avant l’apparition du stand-up en France, avec l’arrivée du Jamel Comedy Club, en 2006.  Ce concept d’une scène ouverte, dans lequel l’humoriste s’adresse directement au public, sans décor ni accessoires, casse les codes du spectacle vivant – et notamment le quatrième mur.  Une fois n’est pas coutume, l’idée nous vient des Etats-Unis.

Il paraît donc évident que nos humoristes se soient inspirés de leurs homologues américains, précurseurs en la matière. De ce fait, de nombreux humoristes plagiés sont américains, et pour certains, leurs spectacles datent d’il y a quasiment quarante ans. De quoi se penser « intouchable » lorsqu’on vole des blagues : jamais le public n’ira trouver ces similitudes, lorsque plusieurs années, un océan et la barrière de la langue séparent le volé du voleur. C’était sans compter CopyComic, et plus globalement,  la standardisation des stand-ups via des plateformes comme Netflix ou Youtube. Aujourd’hui, le public français a accès à ces spectacles entièrement traduits ; il y a encore dix ans, les sketchs de Louis CK ou de Jerry Seinfeld, pointures de l’humour aux USA, n’étaient accessibles qu’aux bilingues ou aux fins connaisseurs.

Aujourd’hui donc, le grand public découvre que ses humoristes favoris copient les autres. Ce qui fait parfois mal au cœur. Maëlle Sonrisa, jeune humoriste de la troupe Arti Comedy, a grandi avec les sketchs d’Elmaleh. Elle avoue son désarroi : « j ‘ai eu l’impression qu’on m’annonçait que le père Noël n’existait pas. J’ai été très déçue ; même si à mes yeux, Gad reste Tonton Gad. Il  est comme le père Noël : on n’y croit plus, mais ça reste le père Noël ! ». Dur de condamner un humoriste qui a bercé son enfance. Pourtant, il faut selon elle faire une distinction nette entre celui qui vole une vanne, et celui qui se l’approprie.

La plus-value du « clown »

Maëlle Sonrisa a son style sur scène qui la singularise : « j’ai une manière de parler, de rire et de dire les choses qui m’est unique. Personne ne pourra me l’enlever, parce que c’est moi ! Tu peux reprendre ma vanne, mais tu ne la diras jamais comme moi ! ». Ce « Moi » sur scène, c’est son « clown », son « personnage ».

Camille Masclef, co-auteur et co-créateur du festival d’humour Arti’Show, explique le concept : « celui qui monte sur scène doit avoir son personnage. Ton personnage a un rythme, une façon de parler qui va rendre la blague drôle.  On peut facilement voler une blague ; c’est plus difficile de voler un personnage. Par exemple, Tomer Sisley : on remarque que ses blagues volées ont perdu en cachet. Gad Elmaleh, lui, apporte son personnage. D’accord, il pique la blague, et même parfois les gestes : mais il se l’est l’appropriée, il rajoute une touche personnelle ».  Pas la même gravité dans le délit, donc.

Ce qui ne l’empêche pas de trouver le plagiat de Gad et des autres « largement condamnable, surtout chez les petits artistes. On s’approprie totalement le travail d’un autre ». Voler un artiste consacré outre-Atlantique n’est peut-être pas aussi inacceptable moralement que piller un humoriste français en début de carrière, qui cherche à vivre de son travail.

Loi du silence dans le milieu ?

 Le vol de vannes ? Camille Masclef est persuadé que « c’est une pratique régulière » en France. Pourtant, personne n’ose trop le clamer haut et fort, encore moins avant l’arrivée de CopyComic. Par peur d’être grillé, black-listé par le milieu.

« Les artistes dépendent de certaines personnes pour pouvoir jouer » explique-t-il, prudent. « Si tu tires sur tout ce qui bouge… Ils préfèrent ne balancer personne et ne pas prendre de risques. C’est un petit milieu qui s‘agrandit de plus en plus ; mais tout le monde finit par se connaître : les producteurs, les propriétaires de théâtre, les artistes… Il y a des choses qu’il veut mieux pas dire, au risque d’être persona non grata sur les plateaux d’humoristes ».

Même la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), la plus ancienne société de droits d’auteurs en France, avoue qu’il règne « une grosse omerta dans le milieu ». Pour la société, le meilleur moyen de se prémunir du vol de blagues, c’est le dépôt de spectacle.

Un coffre-fort de vannes

Depuis le site de la société d’auteurs, il existe un système de dépôt en ligne, via lequel, moyennant 15 euros, on dépose un sketch, une chronique ou simplement des blagues, mais aussi d’autres formes de création : œuvres audiovisuelles, radio, cinéma, multimédia, image fixe, photographie, œuvres musicales, œuvres littéraires, œuvres graphiques, logiciels…

Il n’y a pas de taille minimum, mais le fichier ne peut excéder 150 Mo. Chaque dépôt est placé dans un coffre-fort, qui peut être ouvert par un huissier en cas d’action de justice. Ce coffre-fort fera acte de preuve en cas de dépôt de plainte pour plagiat. Il est valable cinq ans renouvelable.

Si l’on est volé, il faut faire un recours juridique devant les tribunaux, ou alors négocier entre auteurs, de gré à gré, via un accord financier. La SACD n’étant que l’intermédiaire entre l’artiste et le coffre, elle n’a pas pu communiquer de chiffres concernant le nombre de plaintes.  Il semble pourtant que les arrangements à l’amiable soient plus fréquents dans ce petit milieu de l’humour. Enfin, si l’affaire va jusqu’au tribunaux, c’est au juge de trancher l’épineuse question : emprunt ou plagiat ? Certes, la limite s’avère parfois floue entre inspiration et vol. Ce que CopyComic illustre amèrement dans sa dernière vidéo.

Les « Gaderies »

Le dépôt de vannes n’est pas la panacée. Avant d’avoir un spectacle peaufiné, les petits humoristes enchaînent les plateaux de théâtre pour tester leurs blagues : c’est lors de ces phases de rodage qu’ils se font copier.

Une époque révolue ?

 L’arrivée fracassante de CopyComic dans le paysage de l’humour français, et l’intérêt du public que la chaîne a suscité pourrait changer ces sales habitudes. Pour le co-auteur Camille, les choses évoluent dans le bons sens.

« C’est une bonne chose que CopyComic arrive et mette les pieds dans le plat : ça permet d’installer une méfiance entre les artistes. Maintenant, il y a certains artistes qui se demandent entre eux : « ma blague ressemble à la tienne. Je peux l’utiliser ? » Cette pratique n’était pas courante avant. Il y a une vraie forme de politesse, un respect du travail de l’autre qui se met en place. De façon interne, ça va changer les choses ; de façon externe, ça va casser une image ».

Ainsi, la peur d’être balancé sur les réseaux par CopyComic (ou d’autres internautes) permettrait d‘empêcher le plagiat. Mais est-ce réellement souhaitable ?

 « Le traducteur est un traitre »

 Evidemment, il faut protéger les petits artistes des gros. Mais en ce qui concerne les artistes renommés venus de l’étranger, comme les américains ? Camille pose la question : « avec Copy Comic, ça va désormais être plus difficile de copier les vannes des Américains ; et c’est tant mieux, et c’est tant pis, parce que le public va se priver de blagues excellentissimes ».

Gad Elmaleh a le talent pour s’approprier des blagues de Jerry Seinfeld et les rendre drôles. Sans lui, de nombreuses personnes n’auraient pas pu profiter de ces blagues, traduites en français, interprétées et appropriées, avec des références culturelles et idiomatiques propres au public français.  Un sketch en anglais sous-titré par Netflix n’aura pas la même saveur. Maëlle, la jeune humoriste, en connaît un rayon : elle a fait des études de traduction. Elle sait que « le traducteur est un traître. Quand on traduit une vanne, l’essence est là, mais il y a quelque chose de différent ».

 Pourtant, pour elle, pas question de tolérer le plagiat, quelle que soit sa forme.

« Les humoristes français sont très talentueux : on a pas besoin d’aller copier ailleurs ! ». Un cri du cœur, révélateur de cette nouvelle génération d’humoristes, qui a hâte de casser les codes du milieu, redorer l’image du stand-up français et brandir sa singularité.

Gabriel BERTRAND

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