Le gaz qui fait rire tue

 Un récent rapport indique le retour à la mode du gaz hilarant. Accessible, légal, peu coûteux et aux effets vite estompés, le protoxyde d’azote séduit de plus en plus de consommateurs en France. Son utilisation ne fait en revanche pas rire les spécialistes : ils s’inquiètent des risques méconnus liés au produit.

Créé en 1999 par l’Organisme français des drogues et des toxicomanies (OFDT), le dispositif TREND (Tendances récentes et nouvelles drogues) analyse les tendances de consommation des français et publie ses résultats dans un rapport annuel. Le dernier en date s’alarme en particulier de deux choses : la diffusion accrue de la cocaïne sous diverses formes, et la résurgence du protoxyde d’azote, alias le gaz hilarant.

Ce dernier, utilisé en inhalation pour ses effets d’ivresse, d’euphorie, d’étourdissement et d’excitation, revient fortement à la mode, après un certain succès auprès des milieux festifs à la fin des années 90. Depuis 2015, le rapport remarque le retour de cette drogue – légale – sur les scènes festives alternatives, mais aussi lors des soirées étudiantes, en particulier lors des soirées médecines dans des grandes villes françaises (Lyon, Paris, Bordeaux, Lille). Également consommé dans des bars, le « proto » est une drogue assez peu discrète : en témoigne les nombreuses cartouches vides jonchant le sol de certains quartiers. Le profil des consommateurs identifiés par TREND ratisse large : « jeunes impliqués dans le trafic de stupéfiants, personnes prostituées, personnes précaires, mais aussi les collégiens et les lycéens ». En bref, le gaz hilarant a du succès aujourd’hui.

Ce succès ne date d’ailleurs pas d’hier, mais d’il y a 221 ans. 

C’est l’anglais Joseph Priestley qui le premier, en 1772, découvre le protoxyde d’azote. 26 ans plus tard, le chimiste Sir Humphry Davy met en évidence ses capacités euphorisantes. Dès lors, on utilisera le protoxyde d’azote pour s’enivrer dans les foires, à des fins récréatives. Le poète Robert Southey en faisait ainsi l’éloge, en 1799, dans une lettre adressée à son frère :

« Cela m’a fait rire, m’a picoté jusqu’au bout des orteils et des doigts. (…) Un nouveau plaisir pour lequel la langue n’a pas de nom. Cela rend si fort et si heureux ! Si glorieusement heureux ! (…) Je suis sûr que l’air au paradis doit être fait de cet extraordinaire gaz de plaisir ».

Son utilisation médicale, en tant qu’anesthésiant, n’interviendra que beaucoup plus tard. Aujourd’hui encore, on l’utilise en médecine pour endormir les gens, en le mélangeant avec de l’oxygène. Autre usage du protoxyde d’azote : il sert de propulseur dans les bombes aérosols, tels que les siphons à chantilly. Ce qui constitue sa facilité d’accès et son bas coût.

Cinquante centimes d’euro pour deux minutes de fou-rire

C’est bien depuis le secteur alimentaire qu’on détourne l’usage du proto. Sur Amazon, on en trouve pour la moitié d’un euro. Ce qui contribue, entre autres, au succès du produit.

C’est ce que confirme Pierre, 22 ans. Il consomme de temps en temps du proto, toujours dans un cadre festif. « Ça coûte pas grand-chose. Ça se fait tout le temps en soirée médecine : ils en commandent sur Amazon par paquet de 200 ou 500. C’est comme ça que je l’ai découvert ».
Il nous explique le modus operandi : « tu craques la capsule du siphon et tu la vides dans un ballon de baudruche. Après, ça marche mieux si tu hyper ventiles : tu remplis tes poumons d’air avant de respirer dans le ballon. Ça donne une sensation de légèreté qui dure une minute… peut-être un peu plus. Ça me rappelle le poppers, sans les effets négatifs que sont les  bouffées de chaleur et l’odeur désagréable ».

Fou-rire artificiel à bas coût. Source : Youtube

Pour lui, le proto est « une drogue candide ».
« J’ai vu des gens safe, qui ne prennent pas de drogue d’habitude, en prendre : ça m’a rassuré. C’est sûrement l’une des drogues les plus inoffensives que j’ai prises dans ma vie. C’est très marrant, mais ça rien de dangereux ».

L’appréciation de Pierre est représentative du manque d’information de beaucoup de consommateurs au sujet du proto, ce que déplore le rapport TREND. Son caractère légal et ses effets fugaces le rendent « inoffensif » aux yeux des consommateurs.

Le gaz hilarant est dangereux

Selon le rapport, « des consommations répétées et à intervalles trop rapprochés peuvent entraîner des maux de tête, des vertiges, mais également des troubles du rythme cardiaque graves » (notamment si le gaz est associé à des stimulants, comme la taurine).

« Une utilisation chronique du protoxyde d’azote peut entrainer une toxicité directe sur les cellules nerveuse et peut in fine entrainer des dégâts neurologiques définitifs », expliquait sur France 3 le docteur Patrick Goldstein, chef des urgences du CHRU de Lille. Pire : on peut, dans des cas rarissimes, en mourir.

Interrogé par France Bleu, le chargé d’études à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies Clément Gérome pointe un « risque de détresse respiratoire par manque d’oxygène avec un risque d’asphyxie et, in fine, même si c’est exceptionnel, un risque de décès ». En France, une personne en est morte en 2016. Plusieurs cas sont à déplorer au Royaume-Uni : entre 2006 et 2012, 17 jeunes britanniques sont morts après avoir consommé du gaz hilarant, selon un rapport de l’université de Londres cité par le quotidien The Independant. Au Québec, l’usage détourné du protoxyde d’azote en tant que produit pharmaceutique peut être condamné, même si on s’en procure la plupart du temps via le circuit alimentaire – donc incontrôlable.

On ne peut effectivement pas prescrire des siphons à Chantilly. En revanche, on peut sensibiliser les plus jeunes aux risques, et proposer une législation interdisant ou régulant sa consommation. Ce qui, en France, n’est aujourd’hui pas le cas.

Gabriel BERTRAND

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