DéminonsDesMots : Migrant

“Les migrations, aujourd’hui, c’est à peu près la seule chose que je connais”

Victor Piché est un démographe canadien spécialisé dans les théories et les politiques migratoires, l’immigration et l’intégration. Actuellement chercheur associé à la Chaire Hans & Tamar Oppenheimer en droit international public de l’Université McGill,  il a été professeur au département de démographie de l’Université de Montréal de 1972 à 2006.  Il a également enseigné à Dakar, Ouagadougou, Paris et Rostock. Depuis une quinzaine d’années, il s’est spécialisé dans le droit des migrants, et cette semaine, il démine pour Tremplin le mot “migrant”, utilisé de plus en plus fréquemment dans un débat public souvent échauffé.

“3% de la population mondiale vit à l’extérieur de son pays; un migrant reste migrant pour le restant de ses jours”

En démographie, le mot désigne une personne qui change de lieu de résidence. S’il traverse une frontière pour s’établir dans un autre pays, il devient ce qu’on appelle un migrant international, ou foreign born. Selon l’ONU, ces personnes étaient 244 millions en 2015, soit environ 3% de la population mondiale.

Cependant, cela reste un terme général qui englobe plusieurs catégories de migrants. L’émigrant sort du pays, l’immigrant y entre. S’il vient s’y établir avec un visa, il est un migrant régulier. Ceux qui sont en attente d’obtenir un statut de réfugié sont des demandeurs d’asile. Environ 20 millions de ces migrants sont des réfugiés, autrement dit, ils ont fui leur pays de naissance par nécessité.

Enfin, il y a les immigrants irréguliers, aussi appelés les illégaux , souligne Victor Piché, pour qui ce terme criminalise l’immigration. Il explique que la plupart d’entre eux (environ 80%) sont des migrants réguliers dont le statut a expiré. Pour Victor Piché, le débat public se concentre sur les migrants irréguliers parce que leur existence peut justifier des politiques répressives. Plus valorisant que le terme de “vulgaire migrant”,  le mot “expatrié” vient de l’époque où les ressortissants de pays développés s’installaient dans des pays en développement et avaient “tous les droits”.

Depuis les années 1970, les vagues d’immigration ont changées et la diversité ethnique s’est accrue. Au Canada, on a inventé le terme “minorité visible” pour étudier le phénomène et les problèmes d’intégration qu’il entraînait. Si c’est la première génération d’immigrants qui est qualifiée foreign born, les discriminations dans la société et sur le marché du travail concernent aussi les générations suivantes.

“Le droit d’asile est régi par la Convention de Genève, mais plus personne ne la respecte”

 À différentes reprises au cours de son intervention, Victor Piché fait référence à la Convention de Genève, pour évoquer le statut des réfugiés. À ne pas confondre avec les Conventions de Genève, qui, au nombre de quatre, établissent les règles régissant le traitement des combattants et des civils en temps de guerre. La convention relative au statut des réfugiés, dite Convention de Genève de 1951, établit les conditions encadrant l’octroi du statut de réfugié par un Etat à une personne en faisant la demande. Écrite au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, la Convention de 1951 résulte de la volonté de protéger les individus sujets à une persécution systématique.

La convention définit clairement le statut de réfugié comme étant “ toute personne […] craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité […] ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner ”

Le professeur Piché évoque également le principe du “non refoulement”. Cet aspect de la Convention de 1951, qui garantit un accueil systématique des réfugiés s’incarne dans l’article 33. Ce dernier stipule qu’“aucun des Etats contractants n’expulsera ou ne refoulera, de quelque manière que ce soit, un réfugié sur les frontières des territoires où sa vie et sa liberté seraient menacées en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques”.

“Ils font des tours de passe-passe; l’accueil des demandeurs d’asile passe par la détention; on a aussi recours à l’extérnalisation des frontières”

La détention est un sujet flou à l’information limitée. Il existe par exemple un centre de rétention de migrants à Laval, mais l’accès y est difficile pour les journalistes.

Victor Piché ajoute que les pays européens ont largement recours à la stratégie dite de l’extérnalisation des frontières. Ladite exprime l’action de déléguer certaines responsabilités à un parti extérieur. Lorsqu’il s’agit de politiques migratoires, certains blocs régionaux ou régions du monde s’attachent à contrôler et encadrer les flux migratoires avant même que les immigrants ne touchent le sol. Dans les faits, il existe plusieurs accords entre des Etats de l’Union Européenne et certains pays africains, dont font notamment partie le Soudan, la Libye ou encore le Maroc. Ces “nouvelles frontières” ont pour objectif de désengorger les frontières classiques et de faciliter le traitement des demandes.

“Le monde s’ouvre à une main d’oeuvre qualifiée, aux désirables”

Pour Victor Piché, il existe une contradiction dans le débat actuel sur l’immigration. Alors que des gouvernements occidentaux dressent une forteresse, justifiée par ce qu’on appelle la “crise migratoire”, les frontières s’ouvrent aux travailleurs qualifiés et aux étudiants, que le chercheur appelle les “désirables”. La notion de “crise migratoire”, selon lui, n’est que l’instrumentalisation politique d’une situation d’exode du Sud vers le Nord qui n’est ni nouvelle ni accrue.

Comme le souligne M. Piché, les médias rapportent de plus en plus le climat anti-immigration qui plane sur diverses régions du monde. On pensera notamment à la victoire du populisme lors des dernières élections italiennes ou encore à l’élection du mur le long de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis de Donald Trump, censé protéger ces derniers des immigrants mexicains illégaux.

Pour le professeur, bien qu’un tel repli soit en effet une réalité, il ne faudrait pas oublier que les frontières sont plus ouvertes que jamais.

L’immigration est un phénomène à deux vitesses. Au sein de blocs régionaux,  les frontières s’ouvrent et les hommes circulent. Qu’il s’agisse de l’espace Schengen en Europe, des accords de l’ANASE en Asie, ou encore du MERCOSUR en Amérique Latine, la tendance y est la même : remédier au besoin de main d’oeuvre en favorisant la circulation des travailleurs et des capitaux.

Piché conclut en soulignant que la “crise migratoire” actuelle, ne touche qu’une petite partie de l’immigration : les demandeurs d’asile.

“Je ne comprends pas qu’on soit prisonniers de notre lieu de naissance; je suis théoriquement, éthiquement, moralement en faveur de la libre-circulation des personnes”

Quand il sort du cadre purement analytique de sa recherche scientifique, Victor Piché affirme une position pro-immigration qu’il justifie par un argument imagé. Pour lui, empêcher les gens de circuler librement entre les pays relève de la punition, similaire à l’emprisonnement ou à l’acte de priver ses enfants de sortie.

Amandine Hamon, Marianne Castelan

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