Destination Dark Tourism

À l’été 2018, Netflix diffusait une série intitulée « Dark Tourist », mettant en scène le journaliste néo-zélandais David Ferrier dans les endroits les plus sombres et morbides de la planète, mettant en lumière la pratique encore méconnue du « dark tourism ». Ce terme, apparu en 1996, est défini comme « l’action de voyager dans des endroits associés à la mort, la souffrance et le macabre ». Tout un programme.

UNE FORME DE TOURISME ASSEZ ANCIENNE

Comme l’explique Fabrice Folio, maître de conférence en géographie à l’Université de la Réunion, certaines formes de ce tourisme sont assez anciennes, comme la visite de champs de batailles ou de cimetières. Mais selon lui, « la spécificité contemporaine du Dark tourism est sans nul doute de s’ancrer plus franchement dans les nouvelles niches touristiques, en qualité de prestations économiques clairement affichées et assumées. » Le tourisme noir est donc devenu une niche, regroupant des pratiques de sensations fortes visant à faire frissonner ou la visite de lieux liés au génocide, à la guerre ou au drame.

Le dark tourism regroupe ainsi une diversité de pratiques et de motivation, mais qui malgré sa récente médiatisation, reste une niche, comme l’explique le créateur du site dark-tourism.com, Peter Hohenhaus interrogé par Tremplin. Ce quinquagénaire compte à son actif plus de 800 visites de « dark tourism » dans plus de 90 pays : « À l’époque où je suis tombé sur le concept de tourisme noir, il n’existait aucun site Web pratique et faisant autorité sur la pratique de ce tourisme, mais seulement des sites timides, mal entretenus et désordonnés, et de nombreuses littératures académiques, mais rien qui puisse réellement guider le praticien du tourisme noir ». Il décida donc de créer son propre site, qui est aujourd’hui une référence parmi les adeptes d’une forme de tourisme hors des sentiers battus.

Capture d’écran du site de Dark-Tourism

TOURISME OU VOYEURISME ?

Plutôt que de se la couler douce sous les tropiques, certaines personnes choisissent d’aller explorer des anciens champs de bataille, des cimetières ou des lieux radioactifs pour leurs vacances. Comment l’expliquer ? Pour Fabrice Folio, justifier les motivations des « dark tourists » s’avère complexe : « un attrait pour la connaissance et la compréhension de l’histoire à laquelle se mêle parfois une optique de sensibilisation et de responsabilité afin de faire en sorte que cela ne se reproduise plus. On peut aussi y relever chez certains une quête d’identité, un retour aux racines, mais aussi parfois un sentiment diffus de repentance via une mise en abime historique ».

Les dark tourists sont-ils alors dans une démarche de mémoire ou de pur voyeurisme ? Peter Hohenhaus, le créateur de dark-tourism.com, admet que ses motivations varient en fonction du lieu qu’il va visiter. Pour Danny, un « dark tourist » britannique, ce sont principalement « la curiosité, le morbide, de la pure perversité » qui l’ont notamment emmené à visiter le village fantôme d’Oradour-sur-Glane. Pour Lise, une assistante logistique adepte des cimetières, « il y a des gens qui sont curieux et qui veulent comprendre et qui ont toujours été obsédés par ce sujet : la mort… Et il y a aussi probablement des gens qui pensent que c’est une bonne façon d’avoir des « sensations fortes » et des likes sur les réseaux sociaux, ce qui tombe dans la section voyeurisme. »

Ville de Pripyat proche de Tchernobyl

LE POUVOIR DES IMAGES

Si le « dark tourism » est ancien, il n’empêche que l’engouement pour celui-ci s’ancre dans un phénomène de tourisme de masse et de mondialisation. « Le public se diversifie et est en quête de véritables expériences touristiques, mobilisant des ressorts qui gravitent autour du sensoriel et de la pédagogie. Le tourisme suit la croissance économique. On pourrait dire que le Dark tourism se développe là où s’ancre le tourisme » explique Fabrice Folio interrogé par Tremplin.

Au-delà de l’expérience, la question des images et du potentiel « clickbait » sur les réseaux sociaux préoccupe de plus en plus les gérants de lieux considérés de « dark tourism », comme le camp d’Auschwitz-Birkenau. Pour les adeptes du tourisme sombre, les réseaux sociaux et la circulation mondialisée des images jouent un rôle dans son essor : « Aujourd’hui on trouve facilement des images et vidéos de corps morts, d’autopsies et de décomposition sans aucune censure, donc la facilité de leur accès peut alimenter et peut-être susciter cet intérêt » estime Lise.

Ce goût pour le morbide se développe ainsi sur Instagram et autres réseaux sociaux, de selfies dans des camps de concentration à des images photoshoppées de certains lieux. Fabrice Folio explique que « souscrire à de nouvelles expériences est un élément mobilisateur, de même que diffuser en ligne par la suite ou en temps réel les marqueurs-témoins de ces visites, que ce soit des expériences contées, ou des contenus multimédias divers ». Ainsi, le dark tourism s’inscrit de plus en plus dans le partage instantané de sa vie, de ses loisirs, de ses vacances. Et plus elles sont originales, plus le nombre de likes augmente.

Ville de Pripyat proche de Tchernobyl

ET L’ÉTHIQUE ?

À la suite de la médiatisation de la série Dark Tourist sur Netflix, nombreux ont critiqué le manque d’éthique de ce type de voyages : pouvait-on vraiment se permettre d’aller visiter des endroits où des gens sont morts ?

Pour Fabrice Folio, cette forme de tourisme ne pose pas de problème éthique « dès lors qu’un cadre déontologique relatif aux lieux et à ce qui s’est déroulé sur place est respecté. Cela est du ressort du public, comme celui des gestionnaires publics et/ou privés et des guides et prestataires de services. On visite bien des lieux de culte avec une forme de respect et de gravité inhérente, il devrait pouvoir en aller de même pour ces lieux patrimoniaux. » Pour Lise, la dark tourist française joint par Tremplin, « la limite c’est le respect. Êtes-vous ici parce que ça vous intéresse ou pour partager quelque chose ou par pur voyeurisme ? ». Cette question se pose ainsi de plus en plus, mais pour Peter Hohenhaus, ce n’est pas spécifique au dark tourism : « je dirai même que ce genre de comportements est moins prévalent parmi les dark tourists, qui sont généralement au courant de la nécessité d’un comportement respectueux »

Et si finalement, cette niche du tourisme n’avait pas une utilité … spirituelle ? C’est ce que pense Fabrice Folio : « pour nombre d’individus, le tourisme sombre peut permettre d’être un moyen de méditer sur leur propre mortalité ou endurance et sur leur réaction imaginée/fantasmée par rapport au contexte donné. Qu’aurais-je fait si cela avait été moi ? ». Pour de nombreux universitaires, comme la professeure en géographie de l’Université du Québec à Montréal, Taïka Baillargeon, il ne faut pas tomber dans le jugement facile : « le tourisme noir n’est pas si macabre qu’il en a l’air et plusieurs formes de tourisme historique et patrimonial sont inclus dans cette niche ». 

Pauline Ferrari

Un commentaire sur “Destination Dark Tourism

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s