S’EXILER POUR EXISTER

Au pied de la majestueuse chaîne de l’Himalaya se dresse une demeure : celle du Dalaï-lama. Jusqu’en 2011 c’était le dirigeant du gouvernement en exil tibétain. Depuis c’est un président élu qui dirige ce gouvernement, vivant tout proche du chef religieux du bouddhisme, mais loin de leurs origines : de l’autre côté de la chaîne montagneuse : non pas au Tibet, mais en Inde, en exil.

Car oui il est possible de diriger un pays tout en vivant à des milliers de kilomètres de ce dernier. Dit comme cela l’idée paraît saugrenue. Cependant dans l’histoire de nombreux  dirigeants se présentaient comme : président ou premier ministre légitime de leur  pays tout en y étant plus. Par exemple au cours de la Seconde Guerre mondiale nous pouvions voir une dizaine de gouvernements en exil basés à Londres.

Les exilés du nazisme ou du communisme

Ces derniers sont reconnus par l’histoire avec sa grande hache comme les gouvernements légitimes des pays occupés par le IIIe Reich. Par exemple en France, le régime de Vichy n’était qu’un gouvernement provisoire sous l’occupation, le gouvernement légitime lui était tenu par le général de Gaulle depuis la capitale britannique. 

Certains des gouvernements en exil ont perduré après 1945, et tout au long de la guerre froide. C’est le cas par exemple du gouvernement en exil estonien ou polonais qui ont attendu la chute du mur et du communisme pour mettre un terme à leur exil. Aujourd’hui la donne a bien changé, tous les gouvernements exilés pour cause de nazisme ou de communisme sont rentrés au bercail. Seuls quelques irrésistibles exilés demeurent selon eux les dirigeants légitimes de leur pays tout en étant physiquement loin des frontières. 

Nous parlions plus tôt du gouvernement central du Tibet. C’est l’exemple le plus médiatisé, surtout avec les Jeux olympiques de 2008 qui se déroulaient à Pékin. L’administration centrale tibétaine dirigée par un certain Lobsang Sangay, a donc pour mission d’instaurer des politiques ou plutôt des stratégies pour un jour être les souverains de la région tibétaine qui est sous contrôle de la Chine communiste depuis 1959. En attendant, leur mandat de base est de s’occuper des réfugiés tibétains et de restaurer les libertés au Tibet. Mais partons de cette si belle région, pour parler d’autres dossiers de gouvernement en exil tout aussi épineux.

Les exilés contemporains

Le Sahara occidental est une région, assez désertique, qui est  au cœur d’un litige qui perdure depuis les années 50. Après la fin de la colonisation française et espagnole, le Maroc prit le territoire pour le contrôler à hauteur de 80%. La République arabe sahraouie démocratique qui détient une sorte de branche armée se nommant Le Front Polisario contrôle les 20% restants. Cependant dans les faits ce petit territoire est encore plus désertique que le reste du pays. Ils sont donc officiellement en exil puisqu’ils sont basés en Algérie, et plus précisément dans le camp de réfugiés sahraoui de Tindouf.

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D’autres exemples sont très intéressants, nous pouvons parler du plus vieux gouvernement en exil : celui de la Biélorussie. La Rada démocratique, soit le conseil démocratique de la Biélorussie est en exil depuis 1919 soit un siècle. Il est basé à Ottawa, là où sa présidente, Ivonka Survilla, vit. Il est parti de son pays au moment de l’arrivée des Soviétiques. Puis au long de la Deuxième Guerre mondiale, les forces nazies obligent la continuité de l’exil. Tout comme l’ère soviétique. En 1991 à la chute du mur, la Rada décide d’attendre de voir ce qui va se passer dans le pays, puis en 1996 avec l’arrivée au pouvoir de Loukachenko, la Rada a décidé de faire perdurer son exil qui est toujours en cours.

D’autres exemples plus anciens, tels que l’Iran qui a plus de 35 partis d’oppositions en exil. Si on devait les différencier en 4 branches idéologiques, nous pourrions voir des partis islamistes, des marxistes, des républicains et enfin des monarchistes. Ces derniers sont basés en région parisienne, et se disent être le pouvoir légitime du fait de leur descendance avec  le dernier Chah d’Iran : Mohammad Reza Pahlavi, déchu en 1979.

Enfin plus récemment nous pouvons parler de deux gouvernements en exil peu connus alors qu’ils font partie intégrante de l’actualité des dernières années et certainement des prochaines. Tout d’abord le gouvernement dit “loyaliste” du Yémen avec le président élu Abdrabbo Mansour Hadi (sunnite) qui a été poussé en dehors du pouvoir par la rébellion Houthiste (chiite) et qui est parti en exil en Arabie Saoudite. Ryad s’est donc engagée dans la coalition de pays à prendre part au conflit yéménite dans le but de rétablir la présidence de Hadi leur allié sunnite contre les rebelles chiites. Le gouvernement est donc exilé depuis la prise de la capitale Sanaa en 2014.

Toujours en 2014 un autre gouvernement s’est exilé, celui de Crimée. Le schéma est assez différent : Le pouvoir ukrainien a mis en place cette administration après la sécession du gouvernement criméen qui avait demandait en 2014 son rattachement à la Fédération de Russie. Tout de suite après ce vote par référendum historique, Petro Porochenko le président post révolution de 2014 a mis en place ce gouvernement  dans une ville, Kherson, non loin de la Crimée mais toujours en Ukraine. Ce gouvernement milite pour un retour de la région en Ukraine.

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Cartographie interactive montrant les pays où : une région ou le pays en entier, est revendiqué par un gouvernement en exil.
Une histoire de reconnaissance

L’histoire de ces gouvernements est passionnante, nous en avons omis plusieurs bien sûr, mais un aspect les rassemble tous : la reconnaissance. Philippe Bernier Arcand, historien qui a particulièrement étudié sur le cas luxembourgeois qui avait sa famille royale exilée à Montréal pendant la guerre mondiale nous dit : “S’ils [ndlr : les gouvernements en exil] ne sont pas reconnus on est dans le symbolique (…) ils sont plus fort s’ils sont reconnus.” Par exemple pendant la Seconde Guerre mondiale, les Pays Bas en exil avaient un poids politique au travers de la reconnaissance par les alliés et avec la signature des traités, nous rappelle l’historien interrogé par Tremplin. Mais pendant 39-45 ces gouvernements pouvaient compter sur leurs colonies, chose impossible pour nos exilés contemporains.

L’interlude définition : Pour le Larousse la reconnaissance se définit ainsi : Acte unilatéral par lequel un État accepte de considérer qu’une situation ou un acte produit des effets juridiques. (Ainsi, la reconnaissance d’État a pour conséquence la possibilité qui est ainsi ouverte à cet État d’avoir des relations et une activité diplomatique.)

Mr Bernier Arcand nous rappelle aussi que sans reconnaissance, ces gouvernements deviennent des entreprises de réseaux publics, c’est le cas de l’administration centrale tibétaine, car ils n’ont aucune protection diplomatique, aucune reconnaissance internationale et n’ont qu’un poids symbolique. “Mais cette symbolique demeure importante pour le peuple, car elle crée un lien avec le pays alors qu’ils ne sont pas sur le territoire.

En haut et de gauche à droite : Drapeau du Tibet et drapeau de la Rada biélorusse
En bas et de gauche à droite : Drapeau du gouvernement criméen et de la république arabe sahraouie démocratique

Qu’en dit le droit international ? Tremplin a joint l’expert en droit international de l’université de Montréal : Daniel Turp. Qui pose le postulat suivant : les gouvernements en exil ne sont pas des états souverains et indépendants. “D’un point de vue juridique, l’angle de la reconnaissance est plus qu’important, sauf qu’en réalité ces gouvernements en exil le sont rarement” nous rappelle l’expert en droit international. Nous pouvons retrouver ce fait dans plusieurs de nos exilés contemporains. C’est le cas des monarchistes Iranien, de la Rada démocratique biélorusse, mais surtout du gouvernement tibétain. Mr Turp nous rappelle que : “s’il n’y a aucune reconnaissance des exilés ou aucune relation normale avec d’autres gouvernements alors les gouvernements en exil sont en position précaire.”

Dans nos cas contemporains, nous pouvons voir que d’autres sont reconnus. Comme le criméen ou le yéménite qui sont reconnus par les pays mandataires ou alliés, réciproquement l’Ukraine et l’Arabie Saoudite. D’autres comme la République arabe sahraouie démocratique sont reconnus par plusieurs pays. Pour cette dernière, elle appartient même à une instance internationale : l’Union africaine. Un grand nombre de pays africains la reconnaissent donc. Cependant elle n’a aucune reconnaissance de la part des pays de l’OCDE, de l’Europe ni même des Nations Unies qui pourtant ont une représentation du peuple sahraouie tenue par ce gouvernement en exil.

Enfin d’un point de vue du droit international et pour notre expert Daniel Turp : Il faut savoir qu’il n’existe aucune définition pour ces entités gouvernementales en exil. Aucun traité ou norme coutumière n’a jamais été signé par les Nations Unies ou toute autre instance internationale. “Par contre si un pays ne reconnaît pas le gouvernement exerçant sur le territoire, cela favorise le camp du gouvernement en exil.”

Le temps d’un exil

Derniers aspects importants : la temporalité. Même si certains touchent au centenaire d’exil comme c’est le cas du gouvernement de la Rada de la Biélorussie ou le cas tibétain parti de la région depuis plus de 60 ans. Pour l’expert en droit international, l’utilité des exilés est politique et symbolique : ces administrations se perçoivent comme des gouvernements de remplacement, en attente. “Et donc l’utilité de se proclamer en exil relève de la protestation et du refus de la reconnaissance du gouvernement en place.” De plus cela lance un message aux populations comme quoi il existe un gouvernement ailleurs, qui se tient prêt à revenir dans le pays. Ce dernier aspect touche l’ensemble des gouvernements que nous avons présenté plus tôt.

Nos exilés contemporains, tout comme leurs prédécesseurs sont régis par ces questions de temporalité ou de reconnaissance par des pays tiers. Mais leurs points communs sont la lutte pour imposer leurs gouvernances, leurs visions et leurs agendas. Alors que certains sont au cœur de l’actualité depuis des années, les autres sont tombés dans l’amnésie de l’histoire.

Jules André


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