Les derniers dinosaures du continent africain

Le 22 octobre dernier, Paul Biya remportait pour la septième fois consécutive la présidence du Cameroun, 36 ans après son arrivée au pouvoir, 43 ans après ses prises de fonctions en tant que ministre. À l’issue de cet ultime mandat, Paul Biya aura 92 ans. Comment s’étonner d’apprendre que son slogan de campagne revendiquait « la force de l’expérience » ? Ce très long règne n’est pas une exception en Afrique.

L’année dernière, deux dinosaures africains quittaient le pouvoir : en septembre, le président de l’Angola José Eduardo dos Santos « Zedu » confiait les rênes de son pays à son ministre de la défense, non sans avoir prévu quelques arrangements. Il était resté chef de l’État pendant 38 ans.

En novembre 2017, Robert Mugabe, 94 ans aujourd’hui, était évincé par l’un de ses disciples, le « crocodile » Emerson Mnangagwa. Mugabe était resté 30 ans à la tête du Zimbabwe.

Ailleurs en Afrique, d’autres dinosaures sont toujours en poste : Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 29 ans au Soudan ; Yoweri Museveni, chef d’État ougandais depuis 32 ans ; Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, président de la Guinée Equatoriale depuis 39 ans, et réélu en 2016.

La longue présence au pouvoir de certains chefs africains se conjugue à leur âge avancé : ainsi, les dix leaders africains les plus âgés cumulent à eux seuls 131 ans de règne politique.

Alors que la moyenne d’âge des Africains est la plus jeune des cinq continents (19,5 ans), la moyenne d’âge des présidents d’Afrique se révèle être la plus élevée au monde (63 ans). En guise de comparaison, l’âge moyen des Européens est de 43 ans ; ceux qui les dirigent, 53 ans.

Source : Nations Unies. Créé avec Datawrapper.

Pourquoi certains pays d’Afrique ont-ils des dinosaures au pouvoir, en dépit de la jeunesse de leurs électeurs ? Comment expliquer un tel écart ?

Des pratiques issues du colonialisme

Pour la grande majorité des pays d’Afrique, la décolonisation n’intervient que dans les années 60. Avant de partir, les Occidentaux laissent les clés du pays aux élites déjà proches des cercles du pouvoir ; ces dernières héritent ainsi d’un certain nombre de pratiques coloniales, qu’ils vont reproduire. Comme par exemple l’autoritarisme, justifié au nom de deux principes sacrés : l’unité et le développement. Depuis, la démocratie n’a, pour certains peuples d’Afrique, de démocratique que le nom.

L’autoritarisme verrouille le processus démocratique, et installe confortablement une première génération de « présidents à vie ». C’est l’époque des Habib Bourguiba (Tunisie, 30 ans), Ahmed Sékou Touré (République de Guinée, 25 ans), Julius Nyerere (Tanzanie, 26 ans)… C’est alors que se développe des méthodes, encore appliquées aujourd’hui, afin de se maintenir au pouvoir. La première recette est bien connue des pages de l’Histoire : diviser pour mieux régner.

C’est ce que nous explique Maxime Ricard, doctorant en sciences politiques à l’UQAM et spécialiste des questions africaines : « un président comme Paul Biya profite de la démocratisation pour diviser l’effort social à l’intérieur du pays. Par exemple, lorsque Paul Biya se rend compte d’une éventuelle alliance entre deux partis au sein de l’opposition, il change les règles constitutionnelles afin d’instaurer une élection présidentielle à un tour. D’autres misent sur la division ethnique et identitaire afin d’aliéner une population contre une autre, et ainsi mettre en place des tensions au sein de la société ».

Dans certains pays d’Afrique, la modification des règles constitutionnelles est devenue une norme, déplorée par l’ONG Human Rights Watch au Parlement européen.

Les rétributions, les avantages, la corruption, l’étouffement de la presse, l’interdiction de manifester et la répression des dissidents constituent d’autres outils pour rester sur le trône.

Que demande le peuple ?

En dépit des entraves à la liberté, pourquoi le peuple ne manifeste-t-il pas son ras-le-bol ? En 2015, en République du Congo, à la suite d’un référendum constitutionnel sur la limite de mandats consécutifs, permettant au président Sassou Nguesso d’en briguer un pour la troisième fois, le peuple s’est révolté. Aux cris « Sassoufit » et « le Congo n’appartient pas à Nguesso », les armes létales ont répondu. Des manifestants y ont trouvé la mort, les communications internet et mobiles ont été bloquées, le signal de Radio France International (RFI) a été coupé et de nombreuses arrestations eurent lieu.

Manifestation à Brazzaville, en 2015. Source : VOA Afrique

Pourtant, ces réactions répressives ne sauraient contenir à elles-seules la révolte du peuple. Pour Maxime Ricard, le problème est plus profond : « les mouvements de démocratisation qui ont eu lieu dans les années 90, dans quasiment tous les pays d’Afrique, ont suscité beaucoup d’espoir. Espoir de changement social, d’égalité, d’amélioration des conditions de vie… Cela n’a pas eu lieu. Pour beaucoup, il y a une certaine apathie et une vraie désillusion vis à vis de la démocratie ; donc finalement, peu de gens votent dans les Afriques ».

Lors de la dernière élection de Paul Biya, au Cameroun, près de la moitié du corps électoral n’a pas voté.

Carte interactive des plus vieux dirigeants encore au pouvoir.

Qu’en est-il du point de vue international ? Les grandes puissances occidentales cautionnent-elles ces accaparements du pouvoir ? Oui, s’ils sont gage de stabilité.

L’intérêt national avant tout

Notre doctorant en sciences politiques nous rappelle qu’en diplomatie, les intérêts nationaux priment sur les valeurs démocratiques, quitte à cautionner un Idriss Déby Itno, président du Tchad depuis 28 ans.

« Pour les grandes puissances, il est important de maintenir un certain statu quo afin d’éviter d’avoir à faire des interventions humanitaires ou militaires. Actuellement, les chefs d’États dans le Sahel, au Mali, au Niger ou encore au Tchad reçoivent un soutien diplomatique ou financier des grandes puissances, en échange d’un gage de stabilité ». Une méthode que Mathieu Ricard résume par cette formule : « c’est nous, ou le chaos ».

Ce gage de stabilité est-il pour autant justifiable ? Certains pays d’Afrique, morcelés, divisés ethniquement et parmi les pays les plus pauvres de la planète n’auraient-ils pas besoin d’un pouvoir fort, autoritaire, dépourvu d’élections régulières ?
Non, pour deux raisons : d’abord, évidemment, ces régimes autoritaires impliquent une violence appliquée aux individus. Ils sont liberticides et répressifs, ce qui est moralement inacceptable.

Deuxièmement, les longs règnes politiques posent la question suivante : et après ? Que se passe-t-il après la chute d’un Mouammar Kadhafi ? Le chaos.

« Les transitions se passent dans la plupart des cas relativement mal. Cela va de l’assassinat à l’exil, jusqu’à la guerre civile, et même des violences de masse ». Pour Maxime Ricard, « on ne peut pas justifier ces régimes autoritaires ».

L’amalgame est un danger. Tous les pays d’Afrique ne sont pas concernés par des régimes despotiques. Les sorties élégantes du président namibien Hifikepunye Pohamba ou du président nigérian Goodluck Jonathan en sont un exemple. Pour Human Rights Watch, ces deux dirigeants « ont quitté le pouvoir avec une amélioration du respect des droits fondamentaux et leurs héritages intacts ». Ce qui devrait servir d’exemple aux vieux leaders, derniers dinosaures d’Afrique.

Gabriel BERTRAND

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