Dessine-moi un conflit : Le sahara Occidental

Depuis la chute du rideau de fer, tous les murs ne sont pas tombés. Alors que certains sont connus, comme la DMZ coréenne ou le mur américano-mexicain, le deuxième plus long mur au monde cache un conflit ensablé dans son ombre. Le 21 mai 2018, les troupes du front polisario paradaient fièrement dans l’enclave du Sahara occidental pour célébrer leur 45e anniversaire de lutte.  Alors que pour le Maroc, ce territoire fait partie intégrante du royaume.

Ce conflit demeure une forte zone de crispation avec un statu quo vacillant que ce soit entre les Sahraouis et le Maroc ou avec les voisins algériens et mauritaniens. Mais quel conflit d’ailleurs ? Retraçons l’histoire de ce conflit, avec l’aide du politologue Aziz Salmone Fall, Fondateur du GRILA, le groupe de recherche et d’initiative pour la libération de l’Afrique qui fait de la veille sur la question sahraouie.

Le Sahara occidental est au cœur de la décolonisation depuis les années 50. Aux yeux de l’ONU, il s’agit du dernier territoire non autonome et donc de facto non décolonisé d’Afrique. Depuis presque un demi-siècle, le peuple sahraoui veut son autodétermination. La question sahraouie est aussi l’un des principaux facteurs qui bloquent la construction de l’union du Maghreb arabe. Le Sahara occidental bien que non reconnu par l’ONU fait partie de l’union africaine depuis 1984, ce qui avait conduit le Maroc à claquer la porte de cette organisation régionale, bien qu’il l’est réintégré en 2017.

Le Sahara occidental, l’opposé d’un désert d’histoire.

Le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole. Les premiers forts s’installent sur la côte atlantique au 15ème siècle pour commencer à augmenter son influence. En 1884 le territoire sahraoui devient un protectorat espagnol. Puis en 1900 les accords de Paris sont signés. Ils entérinent le partage des protectorats entre le Maroc français et le Sahara espagnol. Ces derniers tracent d’ailleurs la frontière actuelle entre les deux territoires.

En 1956, le Maroc déclare son indépendance et se libère du protectorat français, pacifiquement. Dès lors le sultanat marocain lorgne le territoire au sud toujours occupé par les Espagnols. Mohamed V nouvellement sur le trône, finance dès les années 50 la guérilla de l’armée de libération du Sud Maroc, composée de quelques tribus berbères et surtout de marocains. Puis à lieu la guerre d’Ifni entre l’armée de libération nationale marocaine et les forces coloniales espagnoles aidées des Français. Cette guerre s’étend sur 1957 et 1958 et se soldera par la défaite marocaine.

En contestation à cette défaite militaire, le royaume marocain fait inscrire le territoire sur la liste des territoires non autonomes (et donc non décolonisés) de l’ONU. Le Sahara est encore sur cette liste, pour d’autres raisons aujourd’hui.

La reprise marocaine du Sahara occidental.

Dans les années 60, la guerre des sables entre le Maroc et l’Algérie, et la non-reconnaissance de la Mauritanie, ne permettent pas la construction d’un front commun contre l’Espagne. Le 17 décembre 1965, l’ONU promulgue la résolution 2072, où elle appelle à la décolonisation du Sahara occidental. Évidemment l’Espagne vote contre, et la France et les États-Unis s’abstiennent.

En 1975, le Maroc demande un avis consultatif à la cour internationale de justice pour prouver les liens historiques entre les deux peuples. L’instance onusienne  montre les liens juridiques d’allégeance, mais aucun lien de souveraineté territoriale et affirme que le peuple de ce territoire [ndlr : Les Sahraouis], a les pleins droits pour son autodétermination. Suite à cela, le roi Hassan II, successeur de Mohamed V, fait sa propre interprétation de cet avis de la cour internationale et entame la marche verte, qui est une manifestation pacifique, pour reprendre le contrôle physique du territoire espagnol. Cette marche va mener les Espagnols à signer le traité de Madrid qui acte le partage du Sahara occidental entre le Maroc et la Mauritanie, sans prendre en compte les parties sahraouies et algériennes.

Illustration de la marche verte de 1975

Les troupes espagnoles quittent le territoire en 1976, laissant place aux troupes marocaines et mauritaniennes. En réponse à cela, le front polisario, fondé 3 ans plutôt pour combattre les premiers colonisateurs, proclame la République arabe sahraouie démocratique. Rapidement l’ONU les reconnaitra comme les représentants du peuple sahraoui. Ce mouvement est soutenu par l’Algérie, frère ennemi du Maroc, qui officialise son appui au Front Polisario à la suite de la bataille d’Amgala (entre le Maroc et l’Algérie). En 1979 la Mauritanie connait un putsch d’un parti proche du polisario. Elle décide de se retirer du Sahara occidental et de rétrocéder le territoire à la nouvelle république sahraouie. Cependant le Maroc envahit le territoire dès le départ des troupes mauritaniennes.

En 1980 le Maroc fait construire le mur des sables, appelé par le Polisario le mur de la honte. L’ouvrage est pharaonique, avec plus de 2 700 km de fortification militarisés, de champs de mines et d’une zone tampon (selon les dénonciations des militants sahraouis). Le partage du territoire se fait avec à peu près 80% de ce dernier tenu par le Maroc et 20% par le front Polisario. Les combats prennent fin en 1991 avec la signature d’un cessez-le-feu sous l’égide de l’ONU avec la création de la MINURSO, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental. Depuis le statu quo, s’enlise dans les sables du Sahara.

Illustration cartographique du mur des sables 

Le Statu quo d’un conflit ensablé.

Depuis la signature du cessez-le-feu, les hostilités n’ont repris que sporadiquement entre le Polisario et le Maroc. Certains événements ont eu des dénouements tragiques comme ceux du 08 novembre 2010 à Laâyoune où entre 13 et 36 personnes sont décédées selon les différentes versions. Le mur est toujours présent. La zone est surmilitarisée, et les tensions demeurent. Pour le politologue Aziz Salmone Fall, « le nationalisme sahraoui prend origine dans les exactions commises par les deux colonisateurs : les Espagnols puis le Maroc. Pour le Royaume marocain, ce territoire est le sien, et pour le politologue, la seule barrière à cette souveraineté est le Polisario soutenu par l’Algérie. Bien que les tensions militaires ne soient plus présentes, “il y a une belligérance larvée [entre ces deux pays] et le Sahara occidental n’est que le prétexte principal. (…) » « Comme bouc émissaire le Sahara occidental permet de montrer les différentes approches hégémoniques.” explique le politologue à Tremplin.

Cependant si le Statu quo est voulu par le Maroc, l’ONU semble vouloir faire avancer le dossier. La MINURSO et l’Allemagne veulent relancer les négociations. Pour Mr Salmone Fall, un aspect important est que l’ONU est bloquée, car la position marocaine ne recule pas. Mais l’instance internationale demeure un acteur majeur du dossier, elle considère toujours le Polisario comme les représentants du peuple sahraoui, et le pays figure toujours sur cette fameuse liste des pays non décolonisés.

 Une autre instance internationale ayant un rôle essentiel dans ce dossier est l’Union africaine. La république sahraouie en fait partie intégrante depuis 2002 date de création de cette instance. Elle était aussi membre de l’ancêtre de cette dernière, l’Organisation de l’unité africaine, depuis 1982 provoquant le départ du Maroc de cette instance en 1984. Le Maroc ne réintégra qu’en 2017 l’union africaine, la raison d’une telle absence était la reconnaissance du Sahara occidental par les autres pays africains.

Pour notre politologue, “la capacité de zizanie de la question du Sahara est très grande. Certains [pays africains] soutiennent aujourd’hui la position marocaine alors qu’il y avait presque une unanimité sur la question d’autodétermination de la république sahraouie.” Les tensions au sein de l’union africaine sont donc vives depuis la réintégration du Maroc, car ce dernier est devenu une force économique incontournable de la région. La situation demeure bloquée.

Illustration de l’emblème et de soldats du Front du Polisario

Quel avenir pour ce conflit ?

Selon Aziz Salmone Fall, l’agenda du Polisario reste inchangé, son objectif reste l’autodétermination du peuple sahraouie. Le statu quo fait en sorte que son existence est nécessaire pour la république sahraouie. Mais le conflit reste enlisé, car les positions ne bougent pas. Le politologue estime qu’un volte-face de realpolitik demeure possible, à l’image de l’Érythrée et de l’Éthiopie, qui ont connu des négociations pacifiques pour résoudre les grands enjeux du conflit.

Les crispations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie ne faiblissent pas. C’est d’ailleurs ce dossier qui bloque l’édification d’une Union du Maghreb. L’Algérie appuie toujours le Polisario, et continue d’accueillir les 160 000 réfugiés de ce conflit. Pour le Maroc, le Polisario n’existerait pas sans l’Algérie.

Le territoire, bien que peu peuplé est surtout convoité pour ses richesses. Le Maroc avec le Sahara Occidental est la deuxième réserve de phosphate en monde. Il exporte donc énormément d’engrais phosphaté et de produit dérivé du phosphate. Le Sahara occidental est aussi un haut lieu de pêche et de primeur. Le Maroc cherche à fortement développer les serres de primeur dans tout le territoire pour dynamiser son économie.

Les sables peuvent devenir mouvants, le statu quo peut voler en éclat, que ce soit avec de nouvelles actions onusiennes ou de l’union africaine. La position marocaine reste celle du consensus national concernant un Sahara occidental marocain. Le Front du Polisario persiste et demande toujours l’autodétermination du peuple sahraoui. L’ONU aussi campe sur sa position et estime que le Sahara occidental reste le dernier territoire non autonome et non décolonisé d’Afrique. Selon le rapport d’Amnesty International, les exactions continuent, certains procès de militants sahraouis sont impartiaux. Aussi, certains membres du Polisario ayant commis des atteintes aux droits de l’homme dans les années 70-80 restent impunis.

Depuis le départ des Espagnols en 1976, aucune solution ne semble émerger, et donc le conflit perdure dans un statu quo emmuré, loin des yeux et de l’attention du monde entier.

Jules André

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