Je souffre donc je suis

Depuis la nuit des temps, l’homme questionne notre rapport aux autres animaux. Notre prétendue supériorité s’effrite au fil des avancées de la recherche animale. Une bonne fois pour toutes, l’antispécisme met un terme au mythe du propre de l’homme, en définissant la capacité à souffrir comme critère de considération morale.

En 1871, Charles Darwin écrivait :

« La différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs, si grande soit-elle, est certainement une différence de degré et non de nature ».

« La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe », 1871

Il jetait ainsi un pavé dans la mare de certitude qui baignait la question du propre de l’Homme. Depuis des siècles, nous avons accumulé des théories qui, pensions-nous, constituaient notre différence : émotion, pensée, usage d’outil, langage, empathie, conscience de soi … L’éthologie, soit l’étude scientifique du comportement des espèces animales, a prouvé, prouve et prouvera davantage que ces théories ne tiennent pas.

Caricature de Darwin parue dans le magazine satyrique  « The Hornet », en 1871.

Les dauphins développent leur propre système de langage ; certains singes utilisent avec ingéniosité des outils ; des oiseaux comme le geai buissonnier sont capables d’empathie et éprouvent même le deuil.  

Au fil du temps, l’Homme a perdu l’apanage d’attributs qui faisaient son exclusivité.

Homo sapiens, un animal pas comme les autres ?

Certes, notre intelligence supérieure (celle qui nous permet d’être les seuls antispécistes de cette planète, par exemple) nous différencie des autres animaux. Pour les psychologues André Bourguignon et Cyrille Koupernik, nous tenons notre spécificité :

« Le propre de l’homme réside dans sa potentialité à développer un domaine qui n’appartient qu’à lui, et qui est celui de la symbolisation et de l’abstraction. (…) Le cerveau humain, du fait de son extraordinaire richesse, est le seul cerveau de la série animale capable de concilier la répétition et le changement. (…) Il est l’agent le plus puissant de sa propre évolution ».

André Bourguignon et Cyrille Koupernik « Le cerveau humain », 2018

 Le pouvoir réflexif (la conscience qui prend conscience d’elle-même) pourrait également être considéré comme le propre de l’homme. Les autres animaux n’ont pas cette caractéristique, du moins jusqu’à preuve du contraire.

Pour autant, ces spécificités sont-elles suffisantes d’un point de vue moral ? Est-ce même pertinent ? Nous sommes plus intelligents, d’accord. Pourquoi l’intelligence formerait le critère de considération morale, et pas autre chose ?

Qui plus est, le propre de l’Homme devrait englober tous les Hommes ; or, le pouvoir réflexif, la capacité d’abstraction ou même la conscience de soi sont des concepts qui échappent aux nouveau-nés, aux handicapés mentaux ou aux personnes dans le coma. Pour autant, ces individus n’ayant pas conscience d’être sont considérés comme des personnes, bénéficient de droits fondamentaux et sont considérés par la plupart des gens comme supérieurs à un orang-outan, par exemple. Qui, lui, a conscience d’être.

On peut dès lors questionner la pertinence de ces caractéristiques propres à l’humanité, lorsqu’on sait qu’il y a beaucoup d’exceptions au sein-même de l’humanité.

C’est ce que pointe du doigt le docteur Valéry Giroux, coordonnatrice du Centre en recherche en éthique de l’Université de Montréal:

« Oui, il y a des différences entre l’humain-type et le singe-type. Mais je ne trouve pas ça moralement significatif : la catégorie est définie en fonction de la caractéristique mais la caractéristique ne justifie pas la catégorie… ».

Valéry Giroux, coordonnatrice du Centre en recherche en éthique de l’Université de Montréal.

 Voilà ce qui invaliderait la notion du propre de l’Homme.

La capacité à souffrir, nouveau critère

La pensée antispéciste, qui prône une égalité entre individus et non entre espèces, apporte une solution moralement viable : elle ne catégorise non pas tous les hommes, mais tous les êtres sensibles capables de ressentir la douleur et ayant des intérêts subjectifs. Cela s’appelle la sentience, et constitue le paradigme fondamental de l’antispécisme.

Être sentient, c’est être capable de ressentir la souffrance, et donc d’avoir des intérêts qui peuvent être enfreints par le comportement d’autrui.

Une chaise n’est pas sentiente. Elle n’a pas d’intérêt à elle. Si je la brise, elle n’en souffre pas. Inversement, un chat a des intérêts comparables aux miens : si je porte atteinte à son intégrité physique, il le vivra de manière négative.

Le Loup et le Chien, Grandville, 1855.

Concrètement, nous pouvons diviser les êtres vivants en deux catégories : les êtres sentients et les êtres non sentients. Première catégorie : un chat, un homme, une souris… La deuxième : un arbre, un concombre de mer, un coquillage, etc.

La science ne permet pas encore d’éclairer certaines zones d’ombre. Par exemple, dans quelle catégorie classer les insectes ?

Certaines données comportementales pourraient nous inciter à les placer dans la seconde catégorie. Ainsi, les mantes religieuses mâles continuent à copuler tout en se faisant dévorer par leur partenaire. Une mouche à moitié disséquée s’envole en quête de nourriture ; les pucerons pour suivent leur repas, alors même qu’ils se font manger par des coccinelles. D’une manière plus globale, les entomologistes n’ont jamais observé chez les insectes de comportements de protection d’une partie endommagée du corps. Une sauterelle s’appuiera sur sa patte brisée avec la même force, comme si de rien n’était.

Ces insectes souffrent-ils ?Si leur fonction adaptative de la douleur, leur physiologie et leur comportement nous indiquent le contraire, nous ne pouvons nous prononcer avec certitude. Peut-être auraient-ils une hormone qui les immuniseraient contre la souffrance ?  

Le principe de sentience reste à développer et cherche à convaincre. Il fait face à beaucoup de scepticisme, parce qu’il remet en cause une croyance vieille de cinq millénaires appuyée par les principales religions monothéistes : l’animal préféré de Dieu, c’est l’Homme.

Pour nous, le spécisme est une aubaine

Ajoutons à cela que se penser supérieur nous est flatteur et nous arrange. Rehausser les autres animaux, ou plutôt rabaisser les humains au même niveau d’égalité morale ne nous serait pas bénéfique.

Sans ça, comment justifier la mise à mort d’un milliard d’animaux terrestres, chaque semaine, à nos fins alimentaires ? Qu’en est-il des vingt milliards de poissons et crustacés pêchés tous les sept jours ? Les expériences animales, la domestication, la maltraitance, l’enfermement, et, pour reprendre un terme anthropomorphique, l’esclavagisme ?

Accepter le concept de sentience comme critère de considération morale bousculerait profondément nos modes de vie. L’antispécisme aurait des implications majeures dans le secteur alimentaire, économique, juridique, scientifique…

L’Homme a des caractéristiques propres, au même titre que d’autres animaux. Mais d’un point de vue moral, nous sommes en droit de poser la question suivante : au nom de quoi ces caractéristiques signifieraient-elles une quelconque prévalence sur les autres ?

Toutes ces questions d’ordre pratique et éthique font d’ores et déjà l’objet de débats partout dans le monde ; certains gouvernements légifèrent en ce sens. Avant tout, les mesures passent par l’acceptation universelle d’un changement de paradigme moral : considérer les animaux comme des êtres sensibles, au même titre que vous et moi. Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’espèce animale. Dont, après tout, nous faisons bel et bien partie.

                                                                                                                                                Gabriel BERTRAND

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