Être antispéciste et manger du bacon, c’est possible ?

La pensée antispéciste, qui remet en cause la hiérarchie entre les humains et les autres animaux, existe depuis des siècles mais prend véritablement forme depuis quelques années. Le véganisme convainc de plus en plus de gens, certes pour des raisons nutritionnelles et financières, mais aussi en réaction à la maltraitance animale. Pourtant, les amateurs d’un bon steak saignant restent nombreux. Peut-on concilier le respect du bien-être animal et l’amour de la viande ?

« Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme est à la race, et ce que le sexisme est au sexe : une discrimination basée sur l’espèce, toujours en faveur des membres de l’espèce humaine ». L’antispécisme, courant philosophique datant des années 70, prône donc une égalité entre individus et non entre espèces. Le mouvement distingue deux types d’êtres : ceux doués d’une sensibilité, capables de ressentir de la souffrance et ayant des intérêts subjectifs – vous, un chat, un colibri – et les autres, les êtres non sentients : un arbre, un concombre de mer ou une éponge. Si le statut juridique de tous les êtres sentients non-humains donne lieu à de nombreux débats, le traitement fait aux bêtes d’élevage reste le cheval de bataille des militants antispécistes. Si nous devions traiter les animaux sur un même pied d’égalité, qu’est-ce qui nous autoriserait à les enfermer, les tuer ou les manger ?

Georges Bernard Shaw : « les animaux sont mes amis, et je ne mange pas mes amis »

Sans aller jusqu’à donner le droit de vote aux chats, de plus en plus de personnes s’émeuvent des conditions de vie des animaux d’élevage. Depuis quelques années, des collectifs tels que L214 sensibilisent le public en publiant des vidéos tournées dans les abattoirs, faisant éclater au grand jour la souffrance animale.

En dépit de la montée du véganisme, du végétarisme, du fléxitarisme et de ses autres dérivés, la demande mondiale en viande augmente sensiblement et devrait doubler d’ici 2050, comme elle a doublé depuis 1980. Cette demande, si elle reste stable dans les pays occidentaux, grimpe continuellement dans les pays en voie de développement, du fait de l’accroissement de la population et des revenus, ainsi que des changements d’habitude alimentaire.

Aujourd’hui, on estime qu’il y a près de 25 milliards de vertébrés terrestres d’élevage dans le monde. Problème : la production de viande, en plus d’aller à l’encontre de la pensée antispéciste, fait mal à notre planète.

L’élevage, un désastre écologique

Selon un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (la FAO),  en 2006, déjà, l’élevage et l’industrie laitière étaient responsables de 18% des émissions de gaz à effet de serre. Soit plus que toute l’industrie des transports.

Selon ce même rapport, le secteur de l’élevage utiliserait 8 % de la consommation mondiale humaine d’eau. Elle contribuerait également à 14% de la déforestation mondiale annuelle, selon un autre rapport publié par Greenpeace.

Chaque semaine, selon la FAO, 1 milliard d’animaux terrestres sont tués pour remplir les estomacs humains. Multipliez ce chiffre par vingt et vous aurez le nombre de poissons et de crustacés pêchés par l’homme, pour nourrir l’homme…

Si l’on combine un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé et celui de la FAO, on réalise que chaque année, l’être humain tue plus d’animaux qu’il n’y a eu de morts durant toutes les guerres de l’humanité.

Tous ces arguments, ajoutés à la maltraitance animale, ont de quoi faire culpabiliser les carnivores. Qu’ils se rassurent : la viande a encore de l’avenir.

Le pape de l’antispécisme, pas contre une tranche de lard

Si l’idée antispéciste existe depuis des siècles (Pythagore, déjà, VIe siècle avant JC), elle est remise au goût du jour dans les années 70 par le philosophe utilitariste australien Peter Singer. C’est lui qui reprend le concept de sentience (capacité à souffrir) comme « critère de considération morale » et popularise la pensée antispéciste. Dans « L’éthique à table » (2015), Peter Singer avoue n’être pas catégoriquement opposé à un élevage de viande, sous certaines conditions.

 « Nous accepterons l’idée que du moment que le cochon a une bonne vie et une mort rapide, c’est une bonne chose (ou du moins ce n’est pas une mauvaise chose) pour lui d’exister. (…) Si personne n’en mangeait, ces cochons n’existeraient pas. Pour les manger, cependant, il faut les tuer d’abord ; leur mise à mort doit donc être justifiable. »

C’est l’idée de la « viande heureuse ». On pourrait dès lors imaginer des abattoirs à la capacité de rendement moins industrielle, avec du bétail traité décemment et tué sans souffrance. En France, l’Assemblée nationale votait en 2017 une loi : les abattoirs seront désormais dotés d’un « responsable bien-être » qui veillera à ce que les bêtes soient bien étourdies – par électrocution – avant d’être exécutées.

Valéry Giroux, docteur en philosophie spécialisée dans l’éthique animale, s’oppose à cette idée. Pour elle, il n’y a pas de viande heureuse : la mise à mort d’un animal reste le problème. L’éthicienne rappelle à juste titre que Peter Singer se revendique d’une philosophie utilitariste :

« Dans le cadre théorique utilitariste de Peter Singer, une diminution du bien-être individuel peut être compensée par une augmentation du nombre d’êtres qui existent. Cela signifie de son point de vue qu’on aurait juste à augmenter le nombre d’individus plus ou moins bien traités pour arriver à un total de bien-être plus élevé. J’estime cette conclusion contre-intuitive ».

Peter Singer analyse la chose d’un point de vue externe à l’individu. Pour lui, tuer une vache pour la remplacer par une autre bénéficiant de la même qualité de vie n’implique pas de perte de bien-être global. C’est la théorie de la remplaçabilité. Pour Valéry Giroux, il faudrait appliquer cette logique aux humains : « si je vous tue mais que vous êtes remplacé par votre enfant qui bénéficiera du même bien-être, le monde n’y perd rien. Vous, l’individu, si… Selon moi, un vrai point de vue antispéciste doit écarter ce raisonnement ».

Sans mise à mort d’un animal, difficile de produire de la viande, à moins qu’il ne décède d’une mort naturelle.  Pour l’éthicienne, on ne peut pas associer antispécisme et consommation de viande : « les fermes idéales imaginées par Singer n’existent pas. Je ne pense pas qu’être à la fois carniste et antispéciste soit moralement acceptable ».

Moralement inacceptable, soit. Pourtant, la viande ne constitue-t-elle pas un apport protéique dont notre corps a besoin ? Non : on trouve des protéines dans de nombreux autres aliments. Les grandes compagnies agroalimentaires le savent et développent, aujourd’hui, le steak de demain.

La viande alternative, alternative à la viande

On trouve d’ores et déjà, dans nos rayons de supermarchés ou au restaurant, de la viande sans viande, à base de soja. Le soja est la seule céréale à apporter à l’organisme l‘ensemble des acides aminés essentiels. Un steak de tofu (une sorte de fromage de soja) a une teneur en protéines presque équivalente à celle du poulet, du bœuf ou du porc (voir diagramme). Il est riche d’acides gras insaturés, considérés comme cardio-protecteurs (ce sont les fameux oméga-3).

Cependant, la viande de soja et ses dérivés laissent des sceptiques. Les effets de certains de ses composants (comme les phyto-oestrogènes) auraient des effets néfastes sur nos hormones. D’une manière plus certaine, l’empreinte écologique du soja est un problème : cette plante exige une monoculture, épuise les sols, est gourmande en eau… De plus, le soja fait partie des quatre cultures OGM commercialisées dans le monde, avec le colza, le maïs et le coton.

Apport protéique du poulet, du soja, du grillon : 

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Le Monde Diplomatique rappelle que certains produits simili-carnés, vendus deux fois plus chers, n’ont pas grand-chose de naturel. Pour imiter le goût, l’apparence et la texture de la viande, ces mixtures « bio » contiennent souvent de nombreux ingrédients chimiques : maltodextrine (un support d’arôme), le blanc d’œuf en poudre, des épaississants comme la carraghénane, des gélifiants (gomme de xanthane), du citrate de sodium (un conservateur et aromatisant)…

Un paradoxe : dans un souci d’assainir son assiette, le consommateur est amené à manger des aliments de plus en plus superficiels.

 La viande d’insecte, un secteur en plein fourmillement

L’insecte s’avère être une bonne alternative à la viande de bétail. Aujourd’hui, un tiers de la population mange des insectes, principalement en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Les insectes sont extrêmement nutritifs : comme indiqué dans le diagramme ci-dessus, le grillon apporte à l’organisme trois fois plus de protéines que le poulet. Il est faible en graisse, riche en minéraux ; il peut pondre et procréer presque n’importe où, sans prendre beaucoup d’espace. Il consomme très peu de nourriture et d’eau, est plutôt résistant et arrive à maturation en moins de 45 jours. Une vraie mine d’or.

La consommation d’insectes par les hommes remonte à la nuit des temps. Après tout, nos cousins les grands singes sont insectivores ! Des peintures rupestres retrouvées en Espagne vieilles de 30 000 ans avant notre ère font état d’hommes consommant des abeilles sauvages. Sous l’Antiquité, Aristote (IVe siècle avant JC) en vantait les saveurs ; les aristocrates romains raffolaient quant à eux de criquets enrobés de miel.

L’entomophagie est d’ailleurs évoquée, voire même recommandée dans les principaux textes saints comme la Bible, le Coran ou la Torah. Le développement de l’agriculture, l’élevage du bétail et l’aspect peu ragoutant des arthropodes les ont éloignés des assiettes occidentales depuis la fin du Moyen-Âge jusqu’à aujourd’hui.

S’il y a encore un cap psychologique à enjamber avant de déguster un hamburger au grillon, le marché est aujourd’hui en plein essor et devrait, dans un premier temps, nourrir les animaux que nous mangeons, sous forme de farine de vers ou de grillons.

Ajoutons que selon la pensée antispéciste, les insectes ne sont pas des êtres sentients – jusqu’à preuve du contraire, et peuvent donc être mangés.

Soja aujourd’hui, grillon demain. Et après-demain ? La recherche scientifique a peut-être trouvé l’idée qui saurait réconcilier l’antispéciste et l’amateur de bœuf.

La viande cellulaire, nouveau paradigme 

 Son nom se veut révélateur : « clean meat », pour viande propre. Une viande de laboratoire élaborée in vitro, à partir de cellules souches issues d’un vrai animal. En 2013, le premier burger artificiel était présenté au grand public par un laboratoire néerlandais. Son prix à l’époque : 330 000 dollars US.

Depuis, les investisseurs investissent : entre autres, Bill Gates, Richard Branson, Jack Welch et même Google… Aujourd’hui encore, la méthode est trop onéreuse.

« Réduire les coûts des éléments nutritifs censés alimenter les cellules d’animal est la plus grande difficulté du projet », confirment les responsables de chez Just, une start-up californienne spécialisée dans l’agriculture cellulaire, interrogés par Le Temps.

 « L’autre défi : arriver à donner à une pièce-éprouvette la structure tridimensionnelle et complexe d’un muscle naturel ».

Selon certains chercheurs, la viande in-vitro ne sera pas disponible dans nos rayons avant au moins quinze ans. À terme, la science pourrait bouleverser notre système d’agriculture : imaginez du lait fabriqué avec de la levure de protéines, une omelette sans œufs à base de haricots, un poulet rôti issu d’une plume…

Une source d’espoir pour les antispécistes, et plus globalement, pour toutes les personnes soucieuses du bien-être animal. Et peut-être une réponse à la sous-nutrition qui touche aujourd’hui 800 millions de personnes dans le monde.

Gabriel BERTRAND

 

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