La Ruée vers l’or bleu

Dignes ambassadrices de la conscience écologique occidentale, les voitures électriques carburent et les constructeurs automobiles ont le vent en poupe. Au-delà de la perspective idyllique d’un moyen de transport respectueux de la planète, qu’en est-il réellement ? Entre composants controversés et processus de fabrication pas si écologique, retour aux sources du véhicule électrique : les mines de cobalt congolaises.

Selon les prédictions de Bloomberg, les véhicules électriques pourraient représenter jusqu’à 54% des ventes de voitures neuves en 2040. Souvent louées pour leur quasi absence d’émissions de gaz à effet de serre, les voitures électriques ne sont pourtant pas dénuées de défauts. En effet, dans la grande majorité de ces véhicules se trouvent des batteries lithium-ion, composées principalement de cobalt. Utilisé depuis l’Antiquité pour sa riche couleur bleue, le minerai de la famille du fer vit actuellement son heure de gloire : toujours selon Bloomberg, sa demande augmente de 5% par an, et son prix croît de façon exponentielle.

Pour le Président et Directeur du Développement des Affaires d’HydroTech Mining, Cheyne Poirier, la voiture électrique n’est peut-être pas aussi parfaite en termes d’impact environnemental qu’il n’y paraît. « Plusieurs composantes des véhicules électriques proviennent d’extraction de minerais, explique-t-il. Donc, il y aura une empreinte écologique à considérer et la fabrication de celle-ci ne sera pas à Carbone Zéro. »

Dans les faits, les procédés d’extraction et de traitement de minerais utilisés dans les batteries des véhicules jettent le discrédit sur la vertu prétendument écologique des voitures électriques. En effet, en janvier 2016, un rapport d’Amnistie Internationale, en partenariat avec African Resources Watch (Afrewatch), dévoilait le recours massif au travail infantile dans le processus d’extraction du cobalt en République Démocratique du Congo (RDC). Selon ce rapport, ces enfants travailleraient dans des conditions périlleuses et inhumaines, souvent jusqu’à douze heures par jour, sans aucune protection contre le contact de poussières toxiques. La région, très riche en minerais, possède les plus grandes réserves naturelles du monde en cobalt et fournit ainsi près de 60% du cobalt mondial.

 Cinquante nuances de cobalt

Les dispositions légales douteuses et lacunaires du pays empêchent les enfants congolais de bénéficier d’une école primaire gratuite, pourtant garantie par le Code de Protection de l’Enfance, datant de 2009. En effet, un manque de financement de la part de l’État a conduit une majorité des écoles primaires à devenir payantes afin de couvrir leurs coûts de fonctionnement (professeurs, matériel scolaire, etc.). Inabordable pour le plus grand nombre, l’école reste un privilège réservé à une minorité, et l’une des principales causes de travail infantile.

Un tel émoi international autour de la question du travail des enfants en RDC s’explique principalement par l’omniprésence du cobalt congolais dans notre quotidien. Les récents progrès technologiques, et avec eux l’utilisation de plus en plus systématique des batteries de type lithium-ion, transcendent les frontières. Le cobalt est présent partout : dans les téléphones portables, les écrans d’ordinateurs, dans nos piles et batteries en tous genres.

 Que devient le cobalt dans tout ça ?

Le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, décrit en détails le parcours international de l’« or bleu » dans un article de février 2018.  80% des minerais extraits des mines de RDC transitent par bateaux, depuis l’Afrique du Sud jusqu’à la Chine où ils sont raffinés dans des conditions potentiellement dangereuses pour l’environnement. Une partie reste alors en Asie du Sud-Est, pour produire des batteries, dont certaines sont destinées aux grands groupes automobiles occidentaux, et le reste est remis sur le marché mondial. Le journal dénonce le fait que nombre de pays occidentaux, dont l’Allemagne, promeuvent de plus en plus les véhicules électriques au nom du respect de l’environnement, alors que les conséquences néfastes de leur production, engendrées pendant le processus de fabrication des batteries, sont simplement déplacées vers une autre région de la planète.

Pour le professeur agrégé au département de chimie de l’Université de Montréal et directeur de recherche du Laboratoire Chimie et Électrochimie des Solides, Mickael Dollé, véhicule électrique ne rime pas obligatoirement avec bon sens écologique. La fabrication de la batterie et la façon de générer de l’électricité, énergies fossiles ou renouvelables, sont des facteurs déterminants de l’empreinte écologique du véhicule. « L’émission de CO2 n’est pas un phénomène local, c’est la planète entière qui va en payer le prix » précise-t-il.

De la responsabilité des entreprises

Lors de son enquête de 2016, Amnistie a demandé à seize entreprises multinationales d’où provenait le cobalt utilisé dans leurs batteries. Étonnamment, toutes, à l’exception d’une seule, se sont révélées incapables d’attribuer une origine au minerai.

En cause ? À l’heure actuelle, aucun pays n’oblige légalement les entreprises à rapporter publiquement leurs chaînes d’approvisionnement en cobalt. La loi américaine Dodd-Franck, qui oblige les sociétés basées aux États-Unis à vérifier si certains minerais contenus dans leurs produits contribuent au financement de groupes armés ou aux violations des droits humains en RDC et dans les pays voisins, n’inclut pas le cobalt dans sa liste, composée de l’étain, du tantale, du tungstène et de l’or.

Vers un futur plus vert ?

 Le tableau n’est pourtant pas si sombre. Des solutions sont en train d’apparaître, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elles rivalisent d’originalité ! Aux Pays-Bas par exemple, le constructeur automobile Nissan, qui produit la voiture électrique Nissan Leaf, a annoncé avoir conclu un partenariat avec le stade Amsterdam Arena.  Ce sont 280 packs de batteries usagées de la Nissan LEAF qui y sont utilisés depuis janvier 2018, en guise de système de stockage d’électricité de secours. « Alimentées par des panneaux solaires, ces batteries de seconde vie remplaceront les groupes électrogènes pour éviter les pannes d’électricité », explique le directeur du véhicule électrique de Nissan Europe Brice Fabry, dans un article des Échos datant de décembre 2017. Ce à quoi il ajoute que dans un contexte où le recyclage (obligatoire) des batteries est encore coûteux, polluant et potentiellement dangereux, réutiliser les batteries représente une alternative « responsable » pour l’environnement.

Et le Québec n’est pas en reste ! Une entreprise québécoise basée à Candiac, tire parti d’une alternative « propre » à l’utilisation du cobalt. Rendue possible grâce à une découverte du centre de recherche de Mickaël Dollé, le LiFeP04, matériau composé de lithium, de fer et de phosphate est issu de brevets déposés par des chercheurs de l’Université de Montréal.  Et l’avantage, insiste M. Dollé c’est « qu’on a tout ça au Québec ! »

Nul besoin donc, d’aller jusqu’en RDC ni de passer par l’Asie du Sud-Est pour alimenter nos véhicules électriques. Pour le professeur, une fois largement développé, ce procédé permettra à long terme de produire localement un véhicule électrique, véritablement respectueux de l’environnement, tout en supervisant sa conception de A à Z, et en plus, au Québec !

Marianne Castelan

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